Une scène détonante. C’était lors du dernier Salon de l’agriculture tenu à Paris Expo Porte de Versailles, en France, du 25 février au 5 mars derniers. Alors que nombre de visiteurs sont occupés à contempler les 360 races animales, les vaches charolaises ou montbéliardes, les moutons, chèvres et autres volailles de l’Hexagone, une affiche suscite la curiosité.

Fièrement fixé dans le stand du ministère de l’Elevage et des Productions animales, le poster de « Boy sérère » accroche les regards. La foule se presse autour de la photo pour scruter, examiner et comparer ce mouton aux mensurations impressionnantes. Emerveillement non dissimulé. Roulement de questions sur cette race de mouton qui n’envie rien aux races à viande de la France. « Le Ladoum est d’autant plus extraordinaire que les Français ou Européens n’auraient jamais accepté qu’une race africaine puisse atteindre ces performances  zootechniques et génétiques. Ici, il n’y a pas de moutons d’une telle envergure », confiait alors Abou Kâne, le propriétaire du bélier.

« Boy sérère » est un super bélier de race « ladoum » qui a été le champion du concours « Khar bi » en 2012. Ses étonnantes mensurations (une hauteur de 110 cm au garrot et une longueur de 153 cm) et ses capacités de reproducteur ont bouleversé l’élevage ovin au Sénégal. Il a été, pendant de longues années, la vitrine du travail d’amélioration de la race ovine réalisée par El Hadj Omar Kâne dit Abou.  Gestionnaire comptable de formation, opérateur économique et éleveur, Abou est, aujourd’hui, une référence dans le milieu de l’élevage. A Sicap Mbao, dans la bergerie Galoya qu’il a créée en 1999, les visiteurs ne se lassent jamais de contempler ses bêtes à la stature imposante. Ici, le slogan de la bergerie « Belle bête » n’est pas usurpée. Ses jeunes employés ont des journées bien remplies : tamisage du sol pour enlever les excréments des bêtes, alimentation, lavage… Des journées de dur labeur qui donnent des résultats appréciables. « J’ai atteint mes premiers objectifs en créant une souche et en améliorant ce que j’avais en 1999 pour disposer, aujourd’hui, de ma propre lignée qui est fortement prisée et donne, aujourd’hui, les meilleurs résultats », se félicite Abou Kâne.

L’histoire de cet éleveur de moutons avec ces bêtes prisées démarre très tôt dans le cercle familial. En bons Halpulaars, ses parents ont toujours élevé des moutons dans la maison.

Mais c’est en 1997 qu’il se lance dans l’aventure de l’élevage avec une brebis métisse « touabir » et « bali-bali » offerte par sa mère. Il achète sa première brebis « ladoum » la même année et acquiert une trentaine de sujets métis qu’il garde dans son champ de Keur Ndiaye Lô. Le sort s’acharne alors sur son projet, car ses moutons lui sont volés. La passion est pourtant plus forte que la résignation. Il repart du bon pied en 1999 avec un couple offert par son frère et une brebis encore mise à sa disposition par sa mère. C’est l’année où il aménage à Mbao pour sécuriser son projet. C’est le début de l’aventure de la bergerie Galoya.

Dès le début, Abou Kâne opte pour l’amélioration de nos races locales. « J’ai une approche scientifique de l’élevage », confie-t-il. Le premier jalon est un travail de documentation pour faire des croisements génétiques. « Car », reconnait-il, « le Ladoum, au début, est du Touabir amélioré ». Il opte alors pour le métissage, malgré les critiques  des « puristes » qui lui reprochent de « souiller » le Ladoum. Il se bouche les oreilles et introduit des « Bali-Bali », de grosses bêtes au potentiel génétique très appréciable. Un travail de longue haleine qui finit par donner des résultats reconnus par l’ensemble de la communauté des éleveurs de Ladoum. « La lignée de mes moutons actuels englobe, aujourd’hui, une bonne partie des champions au Sénégal. Ils sont pourtant d’origine bali-bali », se réjouit-il. Comme pour confirmer ses dires, l’essentiel des champions primés lors de la neuvième édition du Salon international de l’élevage (Saladam), tenu au Cices, en janvier dernier, sont issus de sa bergerie. « Je me suis beaucoup investi dans l’élevage, au point de négliger parfois ma famille. Je peux donc vous dire que ces résultats sont le fruit d’un travail difficile », assure le propriétaire de la bergerie Galoya.

Président de l’Alliance pour le développement et l’amélioration des races (Adam), qui regroupe près d’un millier de membres et sympathisants, Abou Kâne a une vision globale de l’élevage. Il sait que le problème de ce secteur, au Sénégal, est que nos races locales ont des mensurations modestes et ne produisent pas beaucoup de viande. D’où la nécessité de les croiser avec les « Ladoum » pour améliorer leurs performances. C’est son combat à la tête de son association qui est parvenue à convaincre les autorités d’acheter des géniteurs pour les mettre à la disposition des éleveurs aux quatre coins du Sénégal. Avec l’Adam, l’organisation des foires régulières et des concours, grâce au soutien des autorités étatiques, alliées à une forte médiatisation de l’élevage « ladoum », un grand engouement est suscité pour cette race de mouton. Quelques spécimens s’échangent, aujourd’hui, à coups de dizaines de millions de nos francs. « Le mouton ladoum n’est pas comme les autres. Ce n’est pas une question de viande mais de semence. Nos moutons sont des améliorateurs génétiques. C’est ce qui explique le renchérissement des prix des grands reproducteurs », explique M. Kâne. Il tient cependant à tempérer : « Les Ladoum qui sont chers à ce niveau ne représentent qu’1 %. La mévente est d’ailleurs le principal danger qui guette le Ladoum ».

Il reste, aujourd’hui, à exporter le « Ladoum ». Déjà Maliens et Mauritaniens viennent en acheter au Sénégal pour améliorer leur cheptel. Abou Kâne souhaite pourtant aller plus loin dans ce domaine. Il espère profiter de la vitrine du Salon de l’agriculture à Paris pour exposer et vendre le label sénégalais du « ladoum ». « Nous espérons pouvoir y participer l’année prochaine par la grâce de Dieu ».

En attendant, Abou n’est pas peu fier de ses sujets. Sa bergerie est, à elle seule, un salon de l’élevage. Et avec c’est le sourire aux lèvres qu’il évoque les sujets qui lui ont le plus donné satisfaction. Sa grande femelle Aïcha, qui porte le nom de sa fille. « L’essentiel des champions primés, aujourd’hui, sont ses descendants », lâche-t-il. « Boy sérère », qu’il surnomme « le Yékini des moutons ». « C’est le meilleur mâle jamais produit au Sénégal.

Des gens ont gagné des millions rien qu’en faisant saillir leurs femelles par ce champion », sourit-il. Enfin, « Magistrat », le dernier champion primée au Salon international de l’élevage.

« C’est l’un des rares mâles au Sénégal qui présente toutes les caractéristiques d’un bon géniteur ». Assis dans une salle attenante aux box de sa bergerie, son téléphone ne cesse de sonner. La demande pour ses produits est très forte.

Par Sidy DIOP